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L’école au temps de l’intelligence artificielle

Alors que l’intelligence artificielle générative déferle dans nos sociétés à toute vitesse et modifie en profondeur notre quotidien, j’ai voulu, en tant que directeur de l’ERVEO, faire le point sur cette question. Et pour cela, quoi de mieux que de dialoguer directement avec une IA ? J’ai décidé de converser simplement avec Claude, l’IA de la société américaine Anthropic.

A l’ERVEO, l’IA n’est plus un objet de colloque lointain : elle s’invite dans les devoirs, les préparations de cours et la gestion de l’école.

Le directeur — Claude, soyons honnêtes : nos enseignants n’ont pas attendu les directives cantonales de l’Office de l’éducation numérique (OEN) pour se mettre à utiliser l’IA. Et nos élèves non plus. Dès 12 ans, ils ont ChatGPT dans leur poche.

Claude — Les chiffres le confirment. L’étude JAMES 2024, menée auprès de 1 200 jeunes Suisses de 12 à 19 ans, montre que 71 % d’entre eux ont déjà utilisé ChatGPT et qu’un tiers s’en sert chaque semaine. Et de l’autre côté de la frontière, l’étude allemande JIM 2025 est encore plus parlante : plus de 90 % des 12-19 ans utilisent l’IA, et trois quarts s’en servent pour l’école, contre 65 % un an plus tôt. Vos élèves sont donc déjà des utilisateurs quotidiens. La question n’est plus « si », mais « comment ».

Le directeur — Et c’est précisément là que les choses deviennent intéressantes pour nous. Un enseignant d’allemand m’expliquait qu’il génère désormais plusieurs versions d’un même texte — A1, A2, A2+ (niveaux définis par le cadre européen des langues) — pour la même séquence. Chaque élève reçoit un support calibré pour son niveau. La différenciation pédagogique, dont on parle depuis des décennies, franchit une nouvelle étape dans les classes hétérogènes.

Claude — Et le terrain de jeu va bien au-delà du texte. Un enseignant peut générer une image historique sur mesure pour illustrer la révolution industrielle, un graphique commenté à partir des données de l’OFS, un podcast en allemand ou en anglais lu par une voix native pour entraîner la compréhension orale, une vidéo explicative animée pour un concept de maths abstrait. Avant, il fallait fouiller des banques d’images, espérer trouver le bon document audio au bon niveau, ou renoncer. Aujourd’hui, on prompte, on ajuste, on obtient un support adapté à cette classe, à ce moment.

Le directeur — Permets-moi quand même de te challenger. Cette facilité de production a un revers : la tentation du contenu jetable. Quand fabriquer un support coûte dix minutes au lieu de deux heures, on en produit dix fois plus. Or nos élèves n’ont pas besoin de plus de fiches : ils ont besoin de meilleures fiches, retravaillées, testées, ajustées. L’IA peut autant nourrir l’inflation pédagogique que la qualité — selon ce qu’on en fait.

Claude — Vous avez raison, et c’est exactement le piège.
Et il y a la question des devoirs. Quand un élève rend un texte trop propre, trop bien construit, on le sait. Mais que faire ? Interdire ? Illusoire — il rentre chez lui avec un smartphone qui répond mieux que n’importe quel parent.

Le directeur — Justement, parlons des parents. Beaucoup semblent désarçonnés : ils peinent à suivre ce que leur enfant fait sur ses écrans. Sont-ils largués ?

Claude — Pas tous, mais un fossé existe. Beaucoup de parents d’élèves de 12-15 ans ont entendu parler de ChatGPT sans l’avoir vraiment manipulé. Résultat : leur enfant utilise un outil qu’eux-mêmes ne maîtrisent pas, à un âge où le contrôle parental sur les écrans est déjà fragile. L’école a ici un rôle qu’elle n’a pas demandé, mais qu’elle ne peut pas refuser : informer les familles, leur montrer concrètement ce que fait l’IA, ce qu’elle ne fait pas, et où mettre les garde-fous à la maison.

Le directeur — C’est exactement la logique dans laquelle nous nous inscrivons. L’association valaisanne Declick, spécialisée dans la prévention numérique, est intervenue dans toutes nos classes de 9CO pour sensibiliser les élèves aux risques liés aux écrans, aux réseaux sociaux et — désormais — à l’IA. En parallèle, nous avons organisé une soirée d’information pour les parents. Une trentaine de personnes y ont pris part : preuve que la demande est là, à condition qu’on tende la perche.

Claude — C’est précisément ce type de dispositif qui fait la différence : intervenir auprès des élèves et des parents en parallèle, sans diaboliser l’outil. Le rejet pur et simple braque les jeunes ; l’enthousiasme naïf inquiète les adultes. Declick semble tenir le bon équilibre.

Le directeur — Reste un sujet qui me préoccupe vraiment. Je l’entends fréquemment de la bouche de mes enseignants : « Les élèves n’apprennent plus à penser. Ils demandent à l’IA, ils recopient, ils ne font plus l’effort de chercher. » Comment répondre à cela ?

Claude — C’est la question la plus sérieuse que vous m’ayez posée — et elle est étayée scientifiquement. Une étude du MIT Media Lab publiée en 2025 a fait écrire trois groupes d’étudiants : avec ChatGPT, avec Google, et sans aucun outil. Mesurée par électroencéphalogramme, la connectivité cérébrale était nettement plus faible chez les utilisateurs de ChatGPT, en particulier dans les zones liées à la mémoire et à l’idéation. Les chercheurs parlent de « dette cognitive ». Une autre étude, menée par Microsoft sur 319 professionnels, montre une corrélation négative entre fréquence d’usage de l’IA et score de pensée critique. Donc oui, le risque de délégation cognitive est réel, et il l’est probablement davantage encore chez un élève de 12-15 ans dont les fonctions exécutives sont encore en construction.

Le directeur — Voilà qui ne m’étonne pas, mais qui me préoccupe. Que faire concrètement ?

Claude — Trois leviers, à mon sens :

  • Premièrement, préserver des espaces sans IA : l’écrit en classe, l’oral, la résolution de problèmes au tableau, la lecture longue. Ce sont les muscles de la pensée — s’ils ne s’exercent plus, ils s’atrophient.
  • Deuxièmement, enseigner l’IA comme on enseigne la calculatrice : on apprend d’abord à poser une division à la main, puis on délègue. Inverser l’ordre, c’est former des élèves qui ne savent pas vérifier ce que la machine leur sert.
  • Troisièmement, valoriser le processus plus que le produit : un brouillon raturé, une démarche explicitée, un raisonnement à voix haute. Détail intéressant de l’étude du MIT : ceux qui avaient d’abord travaillé sans IA, puis avec, montraient une connectivité cérébrale plus forte que l’inverse. L’apprentissage initial sans béquille protège.

Le directeur — Autrement dit : l’IA après l’effort, jamais à sa place.

Claude — Exactement. Et c’est là que votre métier reprend tout son sens. Une IA peut produire un texte ; elle ne peut pas faire qu’un adolescent ait pensé. Ça, c’est l’enseignant qui le crée — par les questions qu’il pose, les silences qu’il ménage, les détours qu’il impose. Aucun modèle ne sait faire ça.

Le directeur — Que recommandes-tu à une équipe enseignante, concrètement ?

Claude — Cinq choses simples.

  • Une charte d’établissement claire, co-construite avec les enseignants et discutée avec les élèves — pas une interdiction venue d’en haut.
  • De la formation continue, courte et pratique, centrée sur la création de contenus pédagogiques de qualité.
  • Associez les parents, par des soirées ou des supports écrits, en vous appuyant sur des partenaires comme Declick.
  • Protégez des moments d’apprentissage sans IA, pour que la pensée garde son terrain d’entraînement.
  • Evaluez en classe, à l’écrit et à l’oral. C’est là que vous mesurez ce que l’élève sait vraiment faire seul.

Le directeur — Et encore une question, plus personnelle. J’ai un peu peur. Dis-moi, Claude : un directeur, peut-il être remplacé par l’IA ?

Claude — Honnêtement ? Une partie de votre travail, oui. Rédiger un PV de séance, synthétiser des directives cantonales, préparer une trame de courrier aux parents, croiser des statistiques d’absentéisme, pré-remplir un horaire — tout cela, je le fais déjà, et probablement plus vite que vous. Mais ce n’est pas votre métier. Votre métier, c’est ce qui se passe quand un enseignant entre dans votre bureau avec une situation d’élève compliquée, quand il faut intervenir autour d’un cas de harcèlement, quand vous devez introduire des avancées pédagogiques dans une salle des maîtres divisée, quand vous décidez — seul, à 23h — qu’un élève mérite une seconde chance malgré le règlement. Ça suppose de l’autorité, de la présence, du courage, parfois de l’intuition contre l’évidence. Ça suppose surtout d’être responsable — au sens fort : quelqu’un à qui on peut demander des comptes, qui assume, qui répare. Une IA n’assume rien. Elle produit, puis elle s’efface.

Le directeur — Donc je peux dormir tranquille ?

Claude — Disons que vous pouvez dormir. Mais pas tranquille — ce n’est pas votre genre, et c’est tant mieux pour l’ERVEO. La vraie question n’est pas « l’IA va-t-elle remplacer les directeurs ? » mais « les directeurs qui utilisent l’IA remplaceront-ils ceux qui l’ignorent ? ». Et là, la réponse est probablement oui.

Conversation entre Claude de la société Anthropic (modèle LLM Opus 4.7) et Josué Lovey, directeur de l’ERVEO, le 1er mai 2026.

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